Votre expert-comptable part, un fonds arrive

Deux individus signant des papiers lors d'une réunion professionnelle

Votre expert-comptable vous convoque, la voix un peu gênée, et lâche la nouvelle : il passe la main. Peut-être part-il à la retraite, peut-être a-t-il signé avec un groupe plus gros. Dans les deux cas, vous voilà client d’un cabinet dont vous ne connaissez ni les méthodes ni les interlocuteurs. Le phénomène s’accélère en France, porté par la démographie et l’arrivée de fonds d’investissement.

Une profession qui change de mains plus vite qu’on ne le croit

Les chiffres donnent le tournis quand on les aligne. Le nombre de cessions de cabinets est passé d’environ 110 en 2020 à près de 200 estimées en 2025, soit presque le double en cinq ans.

Dans le même temps, la part des cessions réalisées par des plateformes de consolidation a bondi de 9 % à 29 %, ce qui signifie qu’aujourd’hui près d’une cession sur trois se fait au profit d’un groupe. Une quinzaine de fonds se sont installés sur le marché français en trois ans, attirés par un secteur qui pèse 24 milliards d’euros d’honoraires.

Ce mouvement n’a rien d’un accident de parcours. Il répond à une mécanique démographique implacable : un expert-comptable sur deux a plus de 50 ans. Quand ces professionnels arrivent à l’âge de la retraite, ils cherchent un repreneur, et le repreneur naturel, le jeune confrère qui rachète petit à petit, se fait rare. Les plateformes, elles, ont de l’argent frais, des équipes dédiées au rachat et une capacité à absorber plusieurs cabinets par an. Franchement, la partie n’est pas équilibrée.

Le Conseil national recense 20 362 sociétés d’expertise comptable, dont 12 milliards d’euros d’honoraires encore répartis entre des milliers de cabinets de moins de 20 M€ de recettes. Cette fragmentation, longtemps une force du secteur, devient aujourd’hui sa principale faiblesse face à des acheteurs qui raisonnent en parts de marché. Un marché très éclaté se prête toujours mieux à la consolidation qu’un marché déjà concentré.

Des fonds dans les comptes, mais pourquoi maintenant ?

La financiarisation du secteur a débuté dès 2017 avec une vague pionnière incluant Wity, Amarris et ECL Direct, In Extenso, Keobiz, puis PKF Arsilon, Endrix et l’initiative de l’IFEC en 2021. À l’époque, l’idée paraissait saugrenue : des fonds d’investissement dans la comptabilité, un métier de relation et de confiance ?

Huit ans plus tard, la question ne se pose plus. Ces acteurs ont montré que le modèle tenait, que les marges pouvaient être travaillées, et que les clients, pour la plupart, ne partaient pas au moment du changement d’enseigne.

Ce qui attire les fonds, c’est la régularité des revenus. Un cabinet d’expertise comptable facture des missions récurrentes, souvent sur plusieurs années, avec un taux d’attrition faible. Pour un investisseur, ce profil ressemble à une rente prévisible, bien plus qu’à une start-up. Les plateformes rachètent donc des portefeuilles, mutualisent les fonctions support, et industrialisent ce qui se faisait avant à la main. Le calcul est simple et il fonctionne.

Ce que le client ne voit pas venir

Le changement d’actionnaire ne se traduit pas par un courrier fracassant. Il s’installe par petites touches, et le client s’en aperçoit souvent des mois après, quand les premiers effets concrets se font sentir dans son quotidien de gestion. Voici ce qui remonte le plus souvent dans les témoignages.

  • Votre interlocuteur habituel change, parfois deux fois en un an, et personne ne vous prévient vraiment.
  • Les tarifs sont revus à la hausse au premier renouvellement.
  • Qui décide encore de quelque chose dans ce cabinet ?
  • Les outils changent aussi, avec un portail client obligatoire et des échanges qui passent par des formulaires.
  • Certaines prestations pointues disparaissent de l’offre, faute de rentabilité suffisante aux yeux du groupe.

Ces évolutions ne sont pas forcément mauvaises. Un groupe peut apporter des outils numériques corrects, un service juridique intégré, une capacité à traiter des dossiers complexes qu’un cabinet isolé refusait faute de temps. Mais le rapport de force, lui, a changé de camp. Le client particulier pèse peu face à une structure qui gère des milliers de dossiers et arbitre selon des critères financiers.

Ce que la consolidation change vraiment pour vous

Prenons un cas concret. Vous êtes artisan ou gérant d’une petite société, vous travaillez avec le même cabinet depuis douze ans, vous appelez votre comptable directement sur son portable. Du jour au lendemain, ce cabinet est absorbé par une plateforme. Vous recevez un mail vous annonçant la continuité des services, puis plus rien pendant trois semaines. Votre nouveau contact vous demande de tout reprendre depuis le début.

Sur le fond, la mission reste la même : tenir les comptes, produire le bilan, établir la liasse fiscale. Sur la forme, tout se déplace. Les délais de réponse s’allongent parce que votre dossier passe entre plusieurs mains.

Les conseils se standardisent, parce que le groupe a intérêt à ce que chaque client reçoive le même traitement. Et surtout, la relation personnelle, celle qui faisait qu’on vous appelait avant une échéance un peu tendue, se perd. C’est le prix de l’industrialisation.

Faut-il pour autant fuir dès l’annonce ? Pas nécessairement. Un rachat peut aussi stabiliser la situation d’un cabinet dont le fondateur partait sans successeur, ce qui aurait laissé ses clients dans un vide bien plus problématique. Le vrai sujet, c’est l’absence de choix.

Vous ne décidez ni du repreneur, ni du moment, ni des conditions, car le mouvement est porté par des logiques de fonds et une démographie qui vous dépassent complètement. Aucun levier ne vous est offert pour peser dessus.

Ce que vous pouvez encore décider

Le calendrier ne dépend pas de vous, mais votre préparation, si. Trois réflexes changent la donne : demander tôt qui reprend, réclamer par écrit la nouvelle organisation avant toute signature, et identifier nommément la personne qui suivra votre dossier. Ces points se vérifient en quelques minutes.

Un mouvement qui ne vous demandera pas votre avis

La profession se transforme plus vite que ses clients ne l’imaginent, et rien n’indique un ralentissement : les fondateurs vieillissent, les fonds ont des capitaux à placer, les plateformes ont prouvé leur modèle. Pour suivre ce que devient le métier et ses acteurs, lecoindestalents.fr reste une ressource utile.

Ce que vous pouvez faire tient en peu de choses : demander tôt qui reprend, lire les conditions de la nouvelle structure avant de signer quoi que ce soit, et vérifier qu’un interlocuteur identifié reste votre point de contact. Si ce n’est pas le cas, mieux vaut le savoir avant que le changement ne soit bouclé.